lundi 25 mars 2013

CE QUE J'AIME


CE QUE J’AIME
(Philippe Muray, Les Belles Lettres, 2003, extrait)

J’aime bien les routiers quand ils bloquent les routes
Et font de ce pays une longue déroute

J’aime les marins-pêcheurs quand ils ferment les ports
Et les ambulanciers qui ne portent plus les morts

J’aime de l’agriculteur les barrages filtrants
Et ses hargneux blocus me paraissent épatants

J’aime la suffisance qui se voit comme le nez
Au milieu du visage de la modernité

J’aime bien quand un car de touristes se renverse
Bourré de jeunes allemands ou de vieilles d’Anvers

J’aime le rolleriste qui s’écrase par terre
Et le trottinetteur qui part le cul en l’air

J’aime la pluie qui disperse les fêtes carnivores
S’il pleuvait de la merde ce serait mieux encore

Et tous ces vigilants des causes assurées
Qui se campent en héros de causes désespérées

Et j’aime l’asservi des chiottes médiatiques
Lorsqu’il voit démentis tous ses beaux pronostics

J’aime les sondages qui baissent et les cotes qui tombent
Et les bonnes opinions qui si vite retombent

Car c’est dans l’échec seul que la liberté vit
Et toute réussite bientôt l’anéantit