lundi 22 avril 2013

CE QUE ME DIT TON CUL

(Philippe Muray, Les Belles Lettres, 2003, extrait)

Ton cul est au menu
De ce jour de paresse
Cent fois tu es venue
Me présenter tes fesses

J’attends ton pas rapide
En cette journée sordide
Où moi je suis avide
De tes caresses lucides

Tu sais bien comme moi
Que tout est terminé
Mais nous sommes encore là
Il faut bien s’enfiler

Rien ne reviendra plus
Les beaux jours ont passé
Rien ne remontera plus
Les temps sont pacifiés

Rien ne renaîtra plus
On n’ira pas plus oultre
L’univers est conclu
Et tu viens te faire foultre

On n’ira plus au bois
La fin a commencé
Montre-moi ton détroit
Il vaut mieux s’empaler

Rien ne s’inventera plus
Les lauriers sont coupés
Tes jarretelles sont foutues
Les lilas sont fanés

Au dimanche de la vie
Lorsque tout est fini
Tu viens entrebâiller
Ta clairière étoilée

À pas précipités
Lorsque tout se périme
Tu viens être victime
De ma lubricité

Si jeune ton cul pourtant
Est aussi très ancien
Doublement enchantant
C’est pour ça que j’y tiens

C’est qu’il rassemble en lui
Tout le passé perdu
L’Histoire révolue
C’est pour ça qu’il reluit

C’est pour ça qu’il retient
Dans son cercle charnel
L’écume universelle
Du passé diluvien

Et Caïn et Abel
Dans son trou torrentiel
Babel et Raphaël
Et tous les archipels

Le plaisir est parti
Il est tout où je suis
Lorsque tu t’étends là
Toute nue sur le sofa

Alors nous héritons
Ensemble et pour toujours
De ce monde sans pardon
Qui brillait comme le jour

De ce monde oublié
De ce monde rejeté
De ce monde sacrifié
De ce monde effacé

De ce passé maudit
Dont ils ne veulent plus
De ce vieux paradis
Qu’ils jettent aux détritus

De ces ciels calomniés
De ces heures démodées
De cette écume noire
Qui s’appelait l’Histoire

De ce monde abaissé
De ce passé blessé
De ce monde renié
De ce passé gommé

Ce passé renvoyé
Ce passé récusé
Ce passé licencié
Et sans indemnités

Nous sommes vivants encore
Car nous sommes aux abois
Tu es vivante encore
Car tu es hors-la-loi

Ton cul est au menu
De ce jour de paresse
Cent fois tu es venue
Me présenter tes fesses

J’entends ton pas rapide
En cette journée splendide
Où je suis à l’affût
De l’esprit de ton cul